Pas le même jour, pas à la même heure
J'ai interrogé une IA sur ceux qui ont peur de l'IA. En chemin, une comparaison s'est retournée, j'ai compris ce qu'ils craignent vraiment, et j'ai fait un petit calcul. Voici le récit de ce chemin.
Une lettre, en janvier 1913
Le 16 janvier 1913, un employé de la comptabilité du port de Madras envoie une lettre au mathématicien G. H. Hardy, à Cambridge. Elle contient plus de 120 résultats, presque aucun démontré. Hardy la lit. L’employé s’appelle Ramanujan.
Si nous connaissons son nom, c’est que la lettre est arrivée. Celles qui ne sont pas arrivées, impossible de les compter.
J’ai retrouvé cette lettre au bout d’un autre chemin.
Au départ
J’avais entendu parler de ces gens qui ont peur de l’IA, mais c’était l’histoire des autres.
En 2023, une déclaration d’une seule phrase a été publiée : réduire le risque d’extinction lié à l’IA devrait être une priorité mondiale, à côté d’autres risques à l’échelle de la société, comme les pandémies et la guerre nucléaire. Parmi les signataires, un chercheur qui avait quitté Google cette année-là. L’année suivante, il recevait le prix Nobel de physique.
Certains de ceux qui avaient construit cette technologie en avaient donc peur. C’est à peu près tout ce que je savais.
Alors j’ai posé la question à une IA : que penser de ceux qui ont peur de l’IA ?
Les adultes et les enfants
Pendant que l’IA m’expliquait, une comparaison m’est venue. L’écart entre une machine très intelligente et nous, est-ce comme l’écart entre un adulte et un enfant ? Et dans ce cas, faut-il en conclure que les adultes ne comprennent pas les enfants ?
La réponse : c’est l’inverse. Les adultes comprennent plutôt bien les enfants — pourquoi ils pleurent, ce qu’ils veulent, comment les calmer. C’est l’enfant qui ne comprend pas l’adulte : il ne sait pas pourquoi un grand lit un contrat.
Dans cette image, je n’étais pas l’adulte. J’étais l’enfant.
Pourquoi les enfants sont en sécurité
La suite m’est restée plus longtemps.
Les adultes sont bien plus intelligents et plus forts que les enfants, et pourtant les enfants sont en sécurité — non parce que les adultes sont intelligents, mais parce qu’ils tiennent à eux. Certains adultes intelligents font du mal aux enfants. L’intelligence ne rend pas bienveillant.
C’est là que j’ai compris ce qu’ils craignent. Pas qu’une machine ne nous comprenne pas. Mais qu’elle nous comprenne parfaitement et ne se soucie pas de nous.
Et je me suis dit que la question ne s’arrêtait pas aux machines. Si l’intelligence ne garantit pas qu’on tienne aux autres, c’est vrai des humains aussi. À quoi tenons-nous ?
Ma façon de voir le monde : vingt et quatre-vingts
Je voyais notre société ainsi : une personne sur cinq empoche les quatre cinquièmes des gains, et les quatre autres se partagent le reste.
Avec cette image en tête, j’ai fait un petit calcul. Le calcul est de moi, le taux de 1 % aussi.
Derrière, il y a une idée : ces 20 %-là, au moins, ont moins de soucis pour boucler leurs fins de mois, et davantage l’occasion d’avoir du temps pour se construire intérieurement.
Sur 8 milliards d’habitants, une personne sur cinq, cela fait 1,6 milliard. Si une sur cent va au bout de ce qu’elle porte en elle, cela fait 16 millions de personnes.
Imaginons maintenant un filet de sécurité de base, et le même taux appliqué aux 6,4 milliards restants : on en compterait 64 millions de plus. 80 millions en tout — cinq fois plus.
Les gens n’ont pas changé. Ce qui change, c’est le nombre de ceux qui ont leur chance.
En vérifiant, le monde était encore plus inégal
En cherchant les chiffres pour ce texte, j’ai trouvé un monde plus inégal que je ne le pensais.
Selon le Rapport sur les inégalités mondiales 2026, en 2025, les 10 % les plus riches possédaient les trois quarts du patrimoine mondial, et la moitié la plus pauvre de l’humanité à peine 2 %. Côté revenus, les 10 % du haut en recevaient un peu plus de la moitié, et la moitié du bas 8 %.
Ce n’est donc pas une personne sur cinq. C’est une sur dix.
Les Einstein perdus
Où se trouve donc le talent ?
Une étude américaine a suivi 1,2 million d’inventeurs en croisant les registres de brevets et les déclarations fiscales. Les enfants des familles du 1 % le plus aisé avaient dix fois plus de chances de devenir inventeurs que ceux des familles sous le revenu médian.
L’écart subsistait même entre enfants qui avaient eu des résultats comparables en mathématiques quand ils étaient petits. Les chercheurs restent prudents : la différence tiendrait peut-être à l’environnement plutôt qu’aux capacités.
Ils appellent ceux qui se perdent ainsi les « Einstein perdus » : des personnes qui auraient inventé quelque chose si elles avaient côtoyé l’innovation dans leur enfance. L’article s’intitule, en anglais, The Importance of Exposure to Innovation — l’importance d’y être exposé.
La lettre du début fait partie de cette histoire. Elle est arrivée ; d’autres, non.
Comment la lumière s’est propagée
En 1820, une personne sur dix de plus de quinze ans savait lire. En 2022, près de neuf sur dix.
Le monde n’a pas appris à lire d’un coup, j’imagine. Je vois l’école d’un village donner l’exemple au village voisin, un pays s’inspirer de celui d’à côté. En 1981, le philosophe Peter Singer écrivait que l’altruisme, né d’un instinct de protection envers les siens et son groupe, est devenu une morale choisie en conscience, dont le cercle s’élargit avec le temps. Il parlait d’un cercle qui s’élargit.
De la Belgique à la France, de la France à l’Espagne, et jusqu’en Afrique. C’est ainsi que j’imaginais la lumière se propager.
Et pas dans un seul sens
Mais la lumière ne circule pas dans un seul sens.
En mars 2007, l’opérateur kényan Safaricom a lancé M-PESA dans tout le pays : un moyen d’envoyer de l’argent par téléphone portable. Le marché connaissait peu les services bancaires. Ses premières publicités visaient les habitants des villes qui devaient « envoyer de l’argent à la maison ». L’objectif pour sa première année était d’environ un million de clients ; M-PESA l’a dépassé.
J’y vois une lumière allumée là où les banques n’étaient pas arrivées — et l’argent qui repartait des villes vers la maison.
La lumière ne part pas seulement d’un point pour s’étendre : elle s’allume à bien des endroits, qui s’éclairent les uns les autres.
Pas le même jour, pas à la même heure
Je me suis demandé si cette lumière irait jusque-là, et j’ai noté ceci :
Pas le même jour, pas à la même heure — mais cette lumière finira par arriver.
Je ne voulais pas seulement dire que la lumière arrive en retard.
D’autres ont déjà emprunté ce chemin. Celui par lequel la lecture a atteint ceux qui ne savaient pas lire, celui par lequel le cercle s’est élargi, celui par lequel une lettre venue de loin est arrivée à Cambridge. Nous le reprenons, mais à un autre moment.
Un même chemin n’a pas la même allure selon la saison et l’heure. La lumière change, et les alentours aussi. Cette fois, il y a les machines. Et le monde penche du côté des 10 % les plus riches.
Alors je ne le parcours pas en croyant qu’il est resté le même. L’époque et les conditions ont changé : il faut regarder ce chemin à nouveau, et de près.
Pour ma propre vie, je n’ai pas peur. Mais depuis que j’ai des enfants, une inquiétude ne me quitte pas : mes choix risquent-ils d’étouffer ou de freiner quelque chose en eux ? L’essentiel de ce que nous faisons, c’est la génération suivante qui en porte les conséquences.
Et pourtant, moi aussi, je vis dans un système construit par d’autres. Je ne l’ai pas choisi, et il ne pouvait pas en être autrement. La génération suivante ne partira pas non plus de ce qu’elle aura choisi. Que j’y pense ou non, elle partira de ce que nous lui laisserons.
Pour l’instant, c’est là que je me tiens.
Je ne crois pas que la lumière se propage d’elle-même. Elle se propage parce que quelqu’un continue de la transmettre. L’étude sur les inventeurs a trouvé quelque chose de la même forme : les enfants qui ont grandi au contact de l’invention avaient plus de chances d’inventer à leur tour.
Alors le point de départ n’est pas une grande institution, c’est l’endroit où je me tiens. Je fais mon chemin. À eux de tracer le leur par-dessus.
En me retournant
- Mon brouillon de la troisième partie présentait la peur comme si c’était la mienne. Pour ma propre vie, je n’ai pas peur. Cette peur était la leur
- J’ai d’abord voulu présenter « les 20 % prennent 80 % » comme un fait. Le rapport consulté n’a pas de chiffre pour les 20 % du haut, et ceux qu’il donne sont encore plus inégaux. J’ai donc écrit que c’était ma façon de voir le monde
- Mon brouillon lisait la phrase du titre comme une lumière qui arrive tard dans un endroit lointain. Je voulais dire reprendre le même chemin, à un autre moment
- Dans la conversation, la déclaration avait été décrite comme mettant le risque d’extinction « au même niveau » que les pandémies et la guerre nucléaire. L’original dit « à côté de »
- Dans la conversation, l’étude sur les inventeurs avait été attribuée à « l’équipe de Raj Chetty ». Elle a cinq auteurs
- Un résumé affirmait que le rapport sur les inégalités qualifie cette concentration de « résultat de choix politiques ». La page d’origine ne dit rien de tel
- J’avais entendu que M-PESA avait gagné deux millions d’utilisateurs en moins d’un an. Le document consulté dit seulement que l’objectif d’environ un million pour la première année a été dépassé
- Dans la conversation, j’avais entendu une estimation selon laquelle l’innovation serait multipliée si chaque classe sociale inventait au même rythme. Le résumé de l’article n’en contient aucune ; je ne l’ai pas reprise
Ce que j’ai vérifié en chemin, et ce que je n’ai pas pu vérifier
Vérifié
- Le texte original de la déclaration d’une phrase publiée par le Center for AI Safety en 2023
- Geoffrey Hinton a quitté Google en 2023 et a partagé le prix Nobel de physique 2024 avec John Hopfield. Il a signé la déclaration
- Rapport sur les inégalités mondiales 2026 : en 2025, les 10 % les plus riches possédaient les trois quarts du patrimoine mondial, le 1 % le plus riche 37 %, la moitié la plus pauvre 2 %. Côté revenus : 53 % pour les 10 % du haut, 8 % pour la moitié du bas
- L’étude sur les inventeurs (2019) : 1,2 million d’inventeurs. Les enfants des familles du 1 % le plus aisé avaient dix fois plus de chances de devenir inventeurs que ceux des familles sous la médiane ; l’écart subsiste entre enfants aux résultats précoces comparables en mathématiques
- La lettre de Ramanujan : 16 janvier 1913. Il se présentait comme employé de la comptabilité du port de Madras ; la lettre contenait plus de 120 résultats
- Alphabétisation des 15 ans et plus : une personne sur dix en 1820, 87 % en 2022
- Peter Singer, The Expanding Circle : 1981
- M-PESA : lancé dans tout le Kenya par Safaricom en mars 2007, sur un marché qui connaissait peu les services bancaires. Premières publicités tournées vers les citadins qui envoient de l’argent à la maison. L’objectif d’environ un million de clients la première année a été dépassé
- Mon calcul : 1 % de 1,6 milliard, c’est 16 millions ; 1 % de 6,4 milliards, 64 millions ; 80 millions en tout
Non vérifié
- Les positions des autres camps du débat sur les risques de l’IA : je n’ai pas lu leurs textes, je ne cite donc aucun nom
- Qu’avec un filet de sécurité de base, les 80 % restants produiraient ce genre de personnes au même rythme. C’est l’hypothèse de mon calcul
Ce que ce texte n’affirme pas
- Que l’IA est dangereuse, ou qu’elle ne l’est pas
- Qu’il faut un filet de sécurité de base
- Que la lumière arrivera à coup sûr
- Que mon calcul décrit le monde tel qu’il est
Pas encore vérifié
Ce texte n'est pas marqué comme vérifié tant que les points ci-dessous ne sont pas confirmés.
- Les positions des autres camps du débat sur les risques de l'IA — ceux qui s'inquiètent surtout des dégâts actuels, ceux qui jugent le danger exagéré, ceux qui estiment que la régulation freine l'innovation — me sont parvenues au fil de la conversation. Je n'ai pas lu leurs textes ; je ne cite donc aucun nom.
- Le « vingt-quatre-vingts », c'est ma façon de voir le monde. Le Rapport sur les inégalités mondiales ne donne pas de chiffre pour les 20 % les plus riches ; je n'ai vérifié que ceux des 10 % du haut et de la moitié du bas.
- Mon calcul suppose qu'avec un filet de sécurité de base, les 80 % restants produiraient ce genre de personnes au même rythme. L'étude sur les inventeurs va dans ce sens pour l'invention ; je n'ai pas pu vérifier si c'est vrai ailleurs.
Corrections
- → version 2 — Texte réécrit dans un français plus simple. La première version suivait de trop près la forme de l'original coréen : phrases courtes et hachées, tournures et images qui ne passent pas en français. Les faits, les sources et les étapes du texte sont inchangés.
Sources
- Center for AI Safety — Déclaration sur le risque de l'IA (2023)
- VentureBeat — Geoffrey Hinton, pionnier de l'IA qui a alerté sur le risque existentiel, prix Nobel de physique
- Bell, Chetty, Jaravel, Petkova, Van Reenen — Who Becomes an Inventor in America? The Importance of Exposure to Innovation (NBER w24062, QJE 2019)
- Laboratoire sur les inégalités mondiales — Rapport sur les inégalités mondiales 2026, synthèse
- Our World in Data — Il y a deux siècles, un adulte sur dix savait lire
- Stephen Wolfram — Who Was Ramanujan? (2016)
- Peter Singer — The Expanding Circle (Princeton University Press)
- Banque mondiale — Mobile Payments Go Viral: M-PESA in Kenya
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Le choix du sujet, la prémisse et le jugement sont le fait d'une personne ; la collecte des sources et la rédaction, d'une IA. Ce n'est pas une traduction. Chaque version linguistique est écrite séparément à partir du même document source.