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Nous n'argumentons pas. Nous réagençons.

On vous oubliera. Revenez dans trois mois.

Pour protéger votre vie privée, l'application européenne de vérification de l'âge vous remet trente preuves à usage unique. Quand elles sont épuisées, il faut ressortir son passeport. La Commission explique elle-même pourquoi, dans sa spécification technique.

23 août 2026 version 2

Une application européenne de vérification de l’âge arrivera bientôt sur votre téléphone. La France fait partie des cinq pays qui en préparent une version nationale, avec le Danemark, la Grèce, l’Italie et l’Espagne.

Vous l’installerez, vous scannerez votre passeport une fois, et ce sera réglé. Plus de formulaire à remplir, plus de carte d’identité à photographier pour l’envoyer à un site que vous ne connaissez pas. Le site saura que vous avez plus de dix-huit ans, et rien d’autre.

C’est une bonne nouvelle, et il faut le dire d’emblée.

Notez tout de même une date dans votre agenda : dans trois mois, il faudra ressortir le passeport.

Trente preuves à usage unique

Le 15 avril 2026, la Commission a publié une application en marque blanche, c’est-à-dire un modèle prêt à l’emploi que chaque État peut traduire et personnaliser. Une seule chose lui est interdite : toucher aux fonctions qui protègent la vie privée.

La spécification technique montre à quoi ressemblent ces fonctions. Les preuves d’âge sont conçues pour ne servir qu’une fois. Le système doit donc pouvoir les délivrer par lots, et la spécification recommande des lots de trente.

L’application reçoit ces trente preuves et les garde en réserve. Chaque fois que vous entrez sur un site qui vérifie votre âge, elle en utilise une, puis la supprime : la spécification impose de ne présenter chaque preuve qu’une seule fois, puis de la retirer du lot. Si la même preuve servait deux fois, deux sites pourraient comparer leurs données et comprendre qu’ils ont eu affaire à la même personne.

C’est ce qu’on appelle la non-chaînabilité : un site peut vérifier votre âge, mais les sites ne peuvent pas relier vos visites entre elles.

Et quand les trente preuves sont épuisées ?

Il faut ressortir le passeport du tiroir.

La spécification exige en outre que l’utilisateur s’identifie à nouveau au moins une fois par trimestre, et une preuve reste valable trois mois au maximum après sa délivrance. Économiser ses preuves n’y change donc rien : le délai court de toute façon.

Ce que la spécification dit elle-même

Ce texte part d’une hypothèse :

Et si la règle, pour les institutions, était déjà d’être conçues pour ne pas se souvenir de vous ?

Inutile de l’imaginer : cinq pays construisent déjà l’application. Dans ce monde-là, ce qui cède d’abord, ce n’est pas la vie privée. C’est le renouvellement.

Une question vient aussitôt : pourquoi l’application ne peut-elle pas simplement se recharger toute seule ?

La réponse figure dans le texte, et elle est purement mécanique. En substance, le §6.2 de la spécification explique ceci. La réémission automatique des preuves ne fait pas partie de ce que prévoit l’application en marque blanche. Un jeton de rafraîchissement, sorte de clé qui permet d’obtenir de nouvelles preuves sans tout recommencer, pourrait en théorie servir à réémettre la preuve d’âge. Mais comme les attributs ne contiennent pas la date de naissance, l’utilisateur devrait refaire toute la procédure d’inscription pour qu’ils soient recalculés.

Autrement dit, trois étapes.

  1. La preuve ne contient pas votre date de naissance. C’est tout l’intérêt : elle dit que vous avez plus de dix-huit ans, et votre date de naissance reste chez vous
  2. Le serveur n’a donc rien sur quoi s’appuyer pour la renouveler. Il ne sait pas qui vous étiez, et c’est voulu
  3. Donc vous recommencez depuis le début

C’est précisément parce que le contexte a été effacé que le renouvellement devient impossible.

Il ne s’agit pas d’une interprétation plaquée sur le document. C’est l’enchaînement de causes que le document décrit lui-même.

Des horodatages volontairement flous

Une clause de la même section montre bien de quel genre d’ingénierie il s’agit.

Chaque preuve porte des horodatages qui fixent sa période de validité. L’émetteur a pour consigne de les rendre imprécis : mêmes heures, mêmes minutes, mêmes secondes sur les trente preuves du lot. La raison, selon la spécification, est que ces horodatages pourraient donner des indices permettant de relier les preuves entre elles.

Une heure de délivrance précise fonctionne comme une empreinte digitale. Deux sites qui compareraient des horodatages à la milliseconde près découvriraient que trente preuves appartiennent à la même personne. On brouille donc l’horloge exprès.

Ce détail en dit long.

L’oubli ne se produit pas tout seul. Il ne suffit pas de décider de ne pas garder de traces : chaque indice susceptible de relier deux moments doit être repéré, puis effacé volontairement. L’oubli demande un vrai travail.

Et ce travail a un coût.

Qui paie la facture ?

Quand une institution se souvient de vous, c’est d’abord pratique.

Votre banque vous connaît, alors vous n’avez pas à apporter vos papiers à chaque visite. Votre médecin vous connaît, alors vous ne refaites pas l’examen du mois dernier. La mémoire des institutions menace votre vie privée, mais elle vous évite aussi de tout répéter. Les deux viennent de la même chose.

Supprimez la mémoire, et vous supprimez cette dispense. Mais l’effort qu’elle vous épargnait ne s’évapore pas : il retombe sur vous.

Dans l’application de vérification de l’âge, cela donne ceci : retrouver le passeport, ouvrir l’application, présenter à la caméra les lignes de caractères codés en bas de la page photo, puis faire vérifier votre visage. Une fois toutes les trente visites, ou une fois par trimestre, selon ce qui arrive en premier.

Cette dépense n’apparaît dans le budget d’infrastructure d’aucune institution. C’est vous qui la payez, avec vos gestes et vos minutes.

Et elle ne pèse pas autant sur chacun. Quelqu’un dont le passeport dort dans un tiroir et quelqu’un dont le passeport a expiré il y a dix-huit mois ne reçoivent pas la même facture. Pas plus que la personne dont la vieille carte d’identité passe mal au scanner. Le schéma est connu : ceux qui ont de la marge paient moins.

Pourquoi ce choix

Une autre méthode existait. Elle avait été recommandée deux ans plus tôt.

Le 19 juin 2024, seize cryptographes écrivent à la Commission, qui leur avait présenté la conception du portefeuille européen d’identité numérique. Parmi eux figurent Camenisch, Lysyanskaya, Preneel, Troncoso et Hoepman. Ils recommandent la famille BBS d’attestations anonymes, ces preuves numériques qui montrent un fait sur vous sans révéler qui vous êtes. La communauté scientifique étudie BBS depuis plus de vingt ans. Cette méthode permet de présenter la même attestation de nombreuses fois sans que ces présentations puissent être reliées entre elles. Sans lot de trente.

En 2026, l’annexe B de la spécification de la Commission publie un tableau qui compare cinq méthodes au regard de quatre exigences. Ces méthodes sont des preuves à divulgation nulle de connaissance (ZKP en anglais) : des techniques qui permettent de prouver un fait, par exemple avoir plus de dix-huit ans, sans rien révéler d’autre.

Deux exigences suffisent à comprendre le résultat. Dans le vocabulaire des normes, SHALL signifie que l’exigence est obligatoire.

  • Req02 — une méthode ZKP doit (SHALL) avoir été évaluée par les pairs de la communauté scientifique concernée.
  • Req03 — une méthode ZKP doit (SHALL) perturber le moins possible l’infrastructure existante. La colonne des justifications explique pourquoi : la solution vise une arrivée rapide sur le marché, une stratégie de « rapid time-to-market » dans le texte, en s’appuyant autant que possible sur ce qui existe déjà.

Voici le verdict du tableau.

MéthodeReq02 évaluation par les pairsReq03 friction avec l’existant
BBS+validééchec
BBS+ avec preuve de possession ECDSAvalidééchec
BBS+ sans couplagevalidééchec
Attestations anonymes ECDSA ← retenuepartielvalidé
Crescentpartielvalidé

Les trois variantes de BBS passent l’évaluation par les pairs et échouent sur la friction avec l’existant. La méthode retenue fait exactement l’inverse.

L’annexe conclut que les attestations anonymes ECDSA semblent les plus prometteuses, parce qu’elles sont compatibles avec les formats d’attestation et les procédures de délivrance déjà en place.

Or, quelques lignes plus haut, à propos de cette même méthode, l’annexe indique que la solution n’a pas été évaluée par les pairs.

Req02 faisait pourtant de l’évaluation par les pairs une obligation. Le chapitre 7 de la spécification s’intitule « Experimental features » (fonctionnalités expérimentales), et sa phrase d’ouverture annonce que la prochaine version intégrera la preuve à divulgation nulle comme fonctionnalité expérimentale. Pour les applications et les sites qui vérifient les preuves, le niveau d’exigence est SHOULD, une simple recommandation, et non SHALL. Ce qui est obligatoire, c’est la délivrance par lots et l’usage unique.

Arrêtons-nous là. Ce que la Commission avait en tête, le document ne le dit pas, et il n’est pas nécessaire de le deviner. Le tableau et sa colonne de justifications suffisent. La suite, c’est au lecteur d’en juger.

Aux Pays-Bas et en Suisse, un autre prix

Deux autres pays ont répondu autrement à la même question.

Les Pays-Bas font tourner l’alternative depuis des années. Yivi repose sur le schéma Idemix et il est maintenu par la fondation Privacy by Design, issue de l’université Radboud. Il offre une non-chaînabilité dite multi-présentation : un vérificateur qui reçoit deux fois les mêmes attributs ne peut pas savoir s’il a affaire à une personne ou à deux. La ville de Nimègue le propose comme moyen de connexion, à côté du DigiD national. Mais le prix a été payé ailleurs. La documentation de Yivi dresse la liste de ce qui manque à Idemix : il ne repose pas sur les courbes elliptiques, et il n’offre pas de liaison matérielle, cette fonction qui attache une attestation à la puce sécurisée du téléphone. Le 22 juin 2026, en présentant sa version 8.0, Yivi a expliqué en substance qu’il cessait d’être un portefeuille IRMA capable de parler OpenID pour devenir un portefeuille indifférent au format des attestations, qui parle aussi IRMA. Devenir un portefeuille européen, c’est faire passer d’autres formats devant. En novembre 2023, Yivi comptait plus de 100 000 utilisateurs. C’est la preuve que le système fonctionne, pas qu’il s’est répandu.

La Suisse, elle, n’a pas encore fixé le prix. Le 6 décembre 2024, l’office fédéral chargé de l’e-ID a publié une définition de la non-chaînabilité et, dans le même billet, sa limite : elle ne peut pas être garantie lorsque des données personnelles sont divulguées en clair. Rares sont les documents officiels qui affichent la promesse et sa réserve côte à côte. Pourtant, si l’on regarde la technologie réellement retenue, on trouve SD-JWT VC et ECDSA P-256, sans BBS. Puis, le 30 juin 2026, le lancement a été repoussé. Selon le communiqué fédéral, des travaux supplémentaires sont nécessaires pour garantir la protection des données des utilisateurs et la sécurité, et l’infrastructure de confiance est désormais attendue au premier semestre 2027. Le communiqué ne cite pas la non-chaînabilité comme motif.

Aux Pays-Bas, le prix a été une fonction en moins, et le système est resté modeste. En Suisse, le prix n’est pas encore fixé, et en attendant, c’est en temps qu’on le paie.

Objections

« Trente, ce n’est qu’un réglage de départ. Il suffira de l’augmenter. » C’est juste, et ce chiffre augmentera sans doute. Mais un lot plus grand ne fait qu’espacer les passages au scanner, sans supprimer le conflit. Et le plafond de trois mois s’applique indépendamment du nombre de preuves. Même avec trois cents preuves, le passeport repasse devant la caméra au bout de quatre-vingt-dix jours.

« Les preuves à divulgation nulle arrivent. Le problème va se régler de lui-même. » Elles arrivent, c’est vrai. Dès sa version de janvier 2026, l’application Android a intégré EUDI Wallet Core 23.0-SNAPSHOT avec une configuration de preuve à divulgation nulle, et elle charge encore aujourd’hui les circuits Longfellow ; l’application iOS a ajouté la même bibliothèque le 10 juillet 2026. Il ne s’agit donc pas d’une promesse restée lettre morte. Mais la spécification range encore ce travail parmi les fonctionnalités expérimentales, et l’annexe continue d’indiquer que la méthode retenue n’a pas été évaluée par les pairs. Le logiciel avance plus vite que le texte qui l’encadre. Or ce que ce texte exige, c’est la délivrance par lots, et c’est de là que viennent les trente preuves et les trois mois. Le plus frappant, c’est que la Commission a déjà identifié le piège. Le même §6.2 poursuit, en substance : c’est pour cette raison que les jetons de rafraîchissement ne sont vraiment utilisables qu’en combinaison avec des preuves à divulgation nulle. Le conflit est connu, et la direction de la solution aussi. Ce que le document ne dit pas, c’est quand.

« Yivi prouve que c’est faisable. » À moitié seulement. Idemix obtient la non-chaînabilité en renonçant à la liaison matérielle. Satisfaire une exigence oblige à en abandonner une autre. Laquelle on abandonne : c’est ce choix que cet article observe.

« La vérification de l’âge est un cas mineur. En tirer des conclusions sur l’identité en général, c’est aller trop loin. » Il n’y a pas de généralisation : le raisonnement va dans l’autre sens. L’âge est l’information la plus légère qui soit : un seul bit, majeur ou non. Si même ce cas-là coûte trente preuves et un passeport par trimestre, que coûteront les cas plus lourds ? Les diplômes, les revenus, les antécédents médicaux.

Là où cela fonctionne déjà, chaque jour

La non-chaînabilité n’a rien d’une promesse lointaine. Elle fonctionne dès aujourd’hui, à l’échelle d’Internet.

Si vous avez ouvert un site sur un iPhone récent sans qu’on vous demande de prouver que vous êtes un humain, c’est qu’elle a fonctionné pour vous. Il s’agit des Private Access Tokens d’Apple, fondés sur le protocole Privacy Pass. Apple certifie l’appareil, Cloudflare ou Fastly délivre un jeton, et les rôles sont séparés pour qu’aucun des deux ne voie l’ensemble. La signature en aveugle, où l’émetteur signe le jeton sans le voir, empêche de relier le moment où le jeton a été émis à celui où il a servi.

Si cela fonctionne aussi bien, c’est pour une raison précise.

Ce jeton ne prouve qu’une chose : que vous êtes un humain. Il n’y a pas d’historique accumulé que l’oubli ferait perdre, et rien à renouveler. Quand les jetons s’épuisent, d’autres arrivent sans que vous le remarquiez. Pas de tiroir, pas de passeport.

La preuve d’âge, elle, ne dit qu’une chose : que vous avez plus de dix-huit ans. C’est presque aussi léger. Et pourtant, quand les trente sont épuisées, il faut retrouver le passeport.

Une seule différence les sépare. Le jeton qui prouve que vous êtes humain n’a pas besoin qu’on examine un vrai document d’identité. La preuve d’âge, si, une fois. Et dès lors qu’on décide de ne pas se souvenir de cet examen unique, il faut le refaire.

La question n’est donc pas de savoir si la non-chaînabilité est souhaitable. Elle l’est. La question, c’est ce qui vient après.

Ce n’est pas celui qui décide d’oublier qui paie pour l’oubli.

En Europe, la facture est aujourd’hui adressée à un passeport rangé dans un tiroir. Aux Pays-Bas, elle a été réglée en renonçant à la liaison matérielle. En Suisse, le prix n’est pas fixé, et en attendant, c’est le calendrier qui paie.

Trois endroits achètent la même chose, et chacun paie dans une autre monnaie. Le prix se décide cette année, et la plupart de ceux qui recevront la facture ne sont pas autour de la table.

Le jugement revient au lecteur.

Pas encore vérifié

Ce texte n'est pas marqué comme vérifié tant que les points ci-dessous ne sont pas confirmés.

  • Nombre d'États pilotes — la page de synthèse de la Commission cite cinq pays qui préparent une application nationale ; le portail technique en cite sept qui l'intègrent à leur portefeuille national. Les deux chiffres ne comptent pas la même chose, et le texte précise duquel il parle.
  • Date d'ouverture au public — en avril 2026, la Commission écrivait que la solution était techniquement prête et serait bientôt disponible pour les citoyens. La date réelle n'a pas pu être confirmée.
  • Le composant Longfellow intégré à l'application Android est une version 23.0-SNAPSHOT, pas une version publiée. On n'a pas pu confirmer quand il deviendra une version stable.
  • Motif du report suisse — le communiqué fédéral invoque la protection des données des utilisateurs et la sécurité, sans rien préciser de plus. Cet article n'attribue pas le report à la non-chaînabilité.
  • Le nombre d'utilisateurs de Yivi date de novembre 2023. Son ampleur en 2026 n'a pas pu être confirmée.
  • Nombre total de signataires du document des cryptographes — seize auteurs ont été confirmés.

Corrections

  • → version 2 — Texte réécrit dans un français plus simple. La version précédente suivait de trop près la forme de l'original coréen : phrases courtes et hachées, tournures qui ne passent pas en français. Les faits, les sources et les étapes du raisonnement sont inchangés, à deux exceptions près : la prémisse du texte, absente de cette version, a été ajoutée, et le nombre d'utilisateurs de Yivi correspond désormais à la source (plus de 100 000 en novembre 2023) au lieu de le surestimer.

Sources

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Comment ce texte a été fait

Le choix du sujet, la prémisse et le jugement sont le fait d'une personne ; la collecte des sources et la rédaction, d'une IA. Ce n'est pas une traduction. Chaque version linguistique est écrite séparément à partir du même document source.