Cent euros de plus, pour qui ?
Quand on produit davantage, le gain doit bien aller quelque part : dans les salaires, dans des prix plus bas, chez les actionnaires, à l'État ou dans l'investissement. En Belgique, la part des salaires recule depuis 2013 — bien avant l'IA.
Hypothèse
Si l’on peut suivre où va un gain de production, on peut voir quels canaux s’élargissent et lesquels restent bloqués — même sans savoir exactement d’où vient ce gain.
C’est une hypothèse, pas une conclusion.
L’arrêté royal du 12 septembre 2025
Le 12 septembre 2025, un arrêté royal a fixé à 0 % la marge salariale pour 2025 et 2026. Syndicats et employeurs n’étaient pas parvenus à s’entendre ; le gouvernement a tranché. Concrètement, aucune hausse négociée n’est possible au-delà de l’indexation automatique et des augmentations barémiques, qui restent garanties.
C’est la deuxième période d’affilée à 0 %, après 2023-2024. Et ce chiffre n’est pas calculé à partir de la productivité belge : il résulte d’une comparaison du coût du travail en Belgique avec celui de l’Allemagne, de la France et des Pays-Bas.
Si je commence par là, c’est que cet arrêté fixe la largeur de l’un des canaux par lesquels passe un gain de production : celui des salaires.
Cent euros de plus
Imaginons que les mêmes personnes, en travaillant autant d’heures, produisent 100 euros de plus qu’avant — grâce à une nouvelle machine, ou à l’IA.
Ces 100 euros peuvent aller à cinq endroits. Aux salariés, sous forme de salaire. Aux clients, si les prix baissent. Aux actionnaires, en dividendes ou en rachats d’actions. À l’État, en impôts. Ou bien ils restent dans l’entreprise, qui les investit.
Trois de mes textes précédents butaient sur cette question : impossible à mesurer, écrivais-je. Cette fois, j’ai voulu aller au bout.
Au Danemark, l’IA n’a pas fait bouger les fiches de paie
Deux économistes, Anders Humlum et Emilie Vestergaard, ont suivi avec Statistics Denmark 25 000 salariés dans 7 000 lieux de travail. Ils exercent onze métiers très exposés aux chatbots, parmi lesquels comptables, conseillers du service client, journalistes, juristes, développeurs et enseignants. Les chercheurs ont croisé leurs réponses aux enquêtes avec les registres officiels des salaires.
Résultat : deux ans après l’arrivée de ChatGPT, aucun effet mesurable sur les revenus ni sur les heures déclarées. Un effet supérieur à 2 % peut être exclu.
Le travail, lui, a changé. Parmi les utilisateurs de chatbots, 85 % disent avoir consacré le temps gagné à d’autres tâches. Ce temps est retourné dans le travail, pas dans la fiche de paie.
L’étude ne dit pas où est allé ce surcroît de production.
Ailleurs, l’effet sur la productivité est bien réel. Aux États-Unis, chez 5 179 conseillers d’un service client, un assistant d’IA a fait grimper de 14 % en moyenne le nombre de problèmes réglés par heure, et de 34 % chez les nouveaux venus et les moins qualifiés. Mais cette étude-là ne regardait pas les salaires.
La part des salaires recule
À l’échelle mondiale, la part des revenus qui revient au travail est passée de 53,0 % en 2014 à 52,4 % en 2024, selon l’Organisation internationale du travail. Si elle était restée à son niveau de 2014, les travailleurs auraient gagné 1 000 milliards de dollars de plus en 2024, soit environ 290 dollars chacun.
En Belgique, le phénomène est plus marqué. La Banque nationale constate que la part des salaires dans la valeur ajoutée baisse depuis 2013, alors qu’elle est globalement stable dans la zone euro depuis 2010.
Elle prend soin de préciser que cela ne veut pas dire que les salaires ont baissé : ils ont simplement augmenté moins vite que la valeur ajoutée. Grâce à l’indexation automatique, les salaires suivent l’inflation. Mais depuis 2013, note la Banque nationale, la productivité horaire a progressé sans hausse comparable des salaires réels par heure. Et depuis la marge de 0 % instaurée en 2023, la croissance des salaires réels négociés est pratiquement à l’arrêt.
Environ deux tiers de cette baisse viennent du 1 % des entreprises qui créent le plus de valeur ajoutée. Ce sont en général des entreprises à forte intensité de capital, où les salaires pèsent moins dans ce qu’elles produisent.
Actionnaires : des versements records
En 2024, les entreprises du monde entier ont versé 1 750 milliards de dollars de dividendes, un record. Entre janvier et mars 2026, elles ont distribué 424,5 milliards de dollars de dividendes et consacré presque autant, 425,7 milliards, au rachat de leurs propres actions.
C’est le conseil d’administration de chaque entreprise qui en décide.
Des prix qui ont monté plus vite que les coûts
Quand les prix baissent, une partie du gain revient aux clients. Quand ils montent plus vite que les coûts, le gain reste chez le vendeur.
Dans une analyse publiée en 2023, la Banque centrale européenne a constaté que, sur les trois trimestres précédents, la hausse des profits par unité produite expliquait environ 60 % de la hausse des prix dans la zone euro, mesurée par le déflateur du PIB. Or les profits et les revenus des indépendants ne représentent qu’environ 42 % du PIB. Selon la BCE, les entreprises n’ont pas, dans l’ensemble, absorbé la hausse de leurs coûts : leurs hausses de prix l’ont dépassée.
C’est un constat sur les prix et les coûts, pas sur les intentions de qui que ce soit.
Le prix est aussi l’endroit où les autres canaux se rejoignent. Le prix d’un produit se compose des salaires, des profits et des impôts qu’il contient ; regarder ce qui fait monter un prix, c’est voir comment le gain se partage.
L’État : un impôt minimum depuis 2024
Depuis 2024, dans l’Union européenne, les groupes dont le chiffre d’affaires dépasse 750 millions d’euros par an doivent payer un complément d’impôt si leur taux effectif descend sous 15 %. Ce canal a désormais un plancher. Quelle part du gain il ramène réellement à l’État, je n’ai pas pu le mesurer.
L’investissement recule
Quand une entreprise réinvestit ses profits — dans des machines, de la recherche ou des systèmes d’IA —, le gain reste chez elle. Au dernier trimestre 2025, les entreprises de l’UE ont investi environ 22 centimes par euro de valeur créée, selon Eurostat : le taux le plus bas depuis 2015.
Les cinq, côte à côte
| Où vont les 100 euros | Qui en profite | Où en est-on | Qui décide |
|---|---|---|---|
| Salaires (Belgique) | Les salariés | Suivent l’inflation, pas au-delà | La loi, l’arrêté royal, les partenaires sociaux |
| Dividendes et rachats | Les actionnaires | Record | Le conseil d’administration |
| Prix | Les clients | Récemment tirés par les profits | Le marché |
| Impôt | L’État | Plancher de 15 % depuis 2024 | Directive européenne et lois nationales |
| Investissement | L’entreprise | Au plus bas depuis 2015 | Chaque entreprise |
Ce qui a grossi, ce sont les versements aux actionnaires. Les salaires n’ont pas suivi la productivité, et l’investissement a reculé.
On ne peut pas l’imputer à l’IA
En Belgique, la part des salaires a commencé à baisser en 2013, bien avant l’IA générative. Dans 24 pays de l’OCDE, des chercheurs constataient déjà qu’entre 1995 et 2014, la productivité et le salaire médian avaient cessé d’avancer ensemble dans la plupart d’entre eux.
Le partage des gains était donc fixé bien avant l’arrivée de l’IA : par la loi sur les salaires, par les baisses de cotisations patronales, par les décisions des conseils d’administration.
On a donc des raisons de penser que les gains de l’IA suivront les mêmes chemins : l’étude danoise et les chiffres nationaux vont dans le même sens. Mais cela n’a pas été mesuré directement. Je présente ces deux éléments côte à côte, sans en tirer une seule et même conclusion.
Où je me tiens
Dans trois textes précédents, j’avais buté sur la même phrase : impossible à mesurer. En allant au bout cette fois, j’ai compris que ce n’était pas vrai. L’étude danoise existait déjà quand j’ai écrit le sixième texte. Je ne l’avais pas cherchée.
Ce que j’ai trouvé à la place, c’est que la destination des 100 euros dépend d’arrangements en place bien avant l’IA. Ce texte ne dit pas ce qu’il faudrait faire.
Ce que j’ai eu faux en écrivant
- Je pensais au départ qu’on ne pouvait pas isoler et mesurer le gain dû à l’IA. Une étude l’avait fait. Mes trois textes précédents se sont peut-être arrêtés non parce que c’était impossible, mais parce que je n’avais pas cherché
- J’avais d’abord compté quatre destinations pour les 100 euros. J’avais oublié l’investissement
- Un résumé attribuait les chiffres de l’OIT à un autre rapport. Ils n’y figuraient pas ; je les ai trouvés dans la mise à jour de mai 2025
- Un résumé prêtait au rapport de la BCE une comparaison avec un « tiers » historique. Le rapport ne dit rien de tel. Sa comparaison porte sur les 42 % du PIB que représentent profits et revenus des indépendants
- Un résumé citait « 3 % de temps gagné » et un taux de répercussion sur les salaires tirés de l’étude danoise. Je ne les ai pas retrouvés dans la version révisée ; ils ne sont pas repris
Ce que j’ai vérifié, et ce que je n’ai pas pu vérifier
Vérifié
- L’étude danoise (mai 2025, révisée en mars 2026) : onze métiers très exposés ; enquête de fin 2024 auprès de 25 000 salariés dans 7 000 lieux de travail. Aucun effet sur les revenus ni sur les heures déclarées deux ans après le lancement de ChatGPT ; un effet supérieur à 2 % est exclu. 85 % des utilisateurs ont réaffecté le temps gagné à d’autres tâches
- L’étude américaine sur un service client (2025) : 5 179 conseillers ; problèmes réglés par heure +14 % en moyenne, +34 % pour les nouveaux et les moins qualifiés. Les salaires n’ont pas été mesurés
- OIT (mai 2025) : part du revenu du travail de 53,0 % en 2014 et 52,4 % en 2024. Au niveau de 2014, le revenu du travail aurait été supérieur de 1 000 milliards de dollars en 2024 (PPA constante), soit environ 290 dollars par travailleur
- Banque nationale de Belgique (2025 n° 7) : la part des salaires (rémunération des salariés rapportée à la valeur ajoutée brute) baisse depuis 2013 ; globalement stable dans la zone euro depuis 2010. Environ deux tiers de la baisse 2013-2023 viennent du 1 % des entreprises à plus forte valeur ajoutée. Croissance des salaires réels négociés pratiquement à l’arrêt depuis la marge de 0 % de 2023. La Banque indique que la baisse « pourrait » tenir à la modération salariale et aux baisses de cotisations patronales
- Norme salariale : 1,1 % (2019-2020), 0,4 % (2021-2022), 0 % (2023-2024), 0 % (2025-2026, arrêté royal du 12 septembre 2025). Indexation et augmentations barémiques garanties
- Dividendes mondiaux : record de 1 750 milliards de dollars en 2024. Janvier-mars 2026 : 424,5 milliards de dividendes, 425,7 milliards de rachats d’actions
- BCE (Bulletin économique 4/2023) : sur les trois trimestres précédents, les profits unitaires expliquent environ 60 % de la hausse du déflateur du PIB, davantage que les 42 % que représentent l’excédent brut d’exploitation et le revenu mixte dans le PIB nominal
- Impôt minimum de l’UE : groupes au chiffre d’affaires supérieur à 750 millions d’euros ; taux effectif de 15 % ; exercices commençant en janvier 2024
- Taux d’investissement des entreprises de l’UE : 21,8 % au 4e trimestre 2025, le plus bas depuis le 3e trimestre 2015. « Environ 22 centimes par euro » est un arrondi
- Étude de l’OCDE (2017) : 1995-2014, 24 pays ; dans la plupart, la productivité s’est découplée de la rémunération médiane réelle
Non vérifié
- Où est allé le gain, s’il n’est pas allé aux salaires, quand on le rapporte à l’IA seule
- Quelle part du gain l’impôt minimum ramène réellement à l’État
- Le montant des rachats d’actions des entreprises européennes en 2025 — la page d’origine n’a pas pu être ouverte
- L’évolution à long terme des taux légaux de l’impôt des sociétés — aucune source primaire n’a pu être ouverte
- Les trois trimestres exacts couverts par l’analyse de la BCE
Ce que ce texte n’affirme pas
- Que les entreprises ont pris le gain
- Que l’IA a freiné les salaires
- Que les salaires ont baissé
- Ce qu’il faudrait faire
Pas encore vérifié
Ce texte n'est pas marqué comme vérifié tant que les points ci-dessous ne sont pas confirmés.
- Où est allé le gain, s'il n'est pas allé aux salaires, quand on le rapporte à l'IA seule. L'étude danoise mesure seulement qu'il ne s'est pas retrouvé dans les revenus.
- Si les gains de l'IA suivront les mêmes chemins que les gains passés. L'étude danoise et les chiffres nationaux vont dans le même sens, mais cela n'a pas été mesuré directement.
- Le montant des rachats d'actions des entreprises européennes en 2025. La page d'origine n'a pas pu être ouverte ; le chiffre n'est pas repris.
Sources
- Humlum et Vestergaard — Still Waters, Rapid Currents: Early Labor Market Transformation under Generative AI (NBER w33777, révisé en mars 2026)
- Brynjolfsson, Li et Raymond — Generative AI at Work (NBER w31161 ; Quarterly Journal of Economics, 2025)
- Organisation internationale du travail — World Employment and Social Outlook, mise à jour de mai 2025 (part du revenu du travail)
- Banque nationale de Belgique — Level and development of the wage share in Belgium (Revue économique 2025 n° 7)
- SPF Emploi, Travail et Concertation sociale — La norme salariale
- SPF Emploi — La norme salariale par période (loonnorm)
- Janus Henderson — Les dividendes mondiaux atteignent un record de 1 750 milliards de dollars en 2024
- Janus Henderson — Dividendes et rachats d'actions, janvier-mars 2026
- Banque centrale européenne — How have unit profits contributed to the recent strengthening of euro area domestic price pressures? (Bulletin économique 4/2023)
- Commission européenne — Imposition minimale des sociétés (directive (UE) 2022/2523)
- Eurostat — Taux d'investissement des entreprises de l'UE : 21,8 % au 4e trimestre 2025
- Schwellnus, Kappeler et Pionnier — The Decoupling of Median Wages from Productivity in OECD Countries (International Productivity Monitor 32, 2017)
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Comment ce texte a été fait
Le choix du sujet, la prémisse et le jugement sont le fait d'une personne ; la collecte des sources et la rédaction, d'une IA. Ce n'est pas une traduction. Chaque version linguistique est écrite séparément à partir du même document source.