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Nous n'argumentons pas. Nous réagençons.

Ce qui reste après la subvention

L'Europe annonce qu'elle cessera d'être cliente en semi-conducteurs pour en devenir productrice. Deux usines sortent de terre à Dresde, dont une à plus de 10 milliards d'euros pour environ 2 000 emplois. À partir des documents européens eux-mêmes, nous avons cherché quel type de travail reste une fois l'argent public retiré.

10 octobre 2026

La prémisse

Si l’on ne compte ce que laisse une usine qu’en bâtiments et en effectifs, ce décompte ne dira pas où se trouvent la conception, les équipements et la décision une fois la subvention terminée.

C’est une hypothèse de travail, pas une conclusion. Ce texte ne dit pas que les aides sont une erreur, ni que ces usines sont inutiles.

Deux usines à Dresde

Deux usines de puces sortent de terre à Dresde.

La première est ESMC, construite par le taïwanais TSMC avec Bosch, Infineon et NXP. L’investissement dépasse 10 milliards d’euros ; à pleine capacité, l’usine produira 40 000 plaquettes par mois en 28/22 et 16/12 nanomètres. Les partenaires annoncent environ 2 000 emplois directs.

La seconde est la Smart Power Fab d’Infineon : 5 milliards d’euros pour des semi-conducteurs de puissance et jusqu’à 1 000 emplois nouveaux, selon l’entreprise.

Ce sont de grandes usines. Rapportés aux effectifs, ces montants donnent environ un emploi pour 50 millions d’euros investis. Ce calcul est le nôtre et ne figure dans aucun document officiel, mais il donne l’ordre de grandeur. Une usine automobile dotée de la même somme aurait employé bien davantage de personnes.

D’où la question. Une fois la subvention terminée, quel type de travail reste en Europe ?

L’Europe se la pose aussi. Le 24 septembre, les ministres de la compétitivité ont tenu un débat d’orientation — et non adopté des conclusions — sur le prochain règlement sur les puces. La note de la présidence le formule ainsi :

“The next chips act must turn ambition into real sovereignty. In the global race for AI and advanced technologies, Europe cannot afford to be just a customer.”

Ne plus être cliente, donc. Reste à savoir en quoi consiste le fait d’être productrice.

L’objectif et la prévision

La Cour des comptes européenne a publié cette année son examen du bilan.

  • L’objectif est de 20 % de la production mondiale en valeur d’ici 2030, pour les semi-conducteurs de pointe et durables.
  • Les montants associés sont évalués à au moins 86 milliards d’euros. Dans le détail : 43 milliards d’investissements publics, auxquels doit répondre un montant équivalent attendu du privé. La moitié du total relève donc d’une attente.
  • Et la prévision de la Commission elle-même, publiée en juillet 2024, est de 11,7 % à l’horizon 2030 — un peu plus de la moitié de l’objectif.
  • Le même rapport cite une prise de position d’ASML de 2022 : atteindre 20 % supposerait des dépenses d’investissement de 264 milliards de dollars, environ 251 milliards d’euros, d’ici 2030.

Le verdict de la Cour tient dans son sous-titre : la mise en œuvre progresse raisonnablement, mais il est très peu probable que le règlement suffise à atteindre l’objectif.

Mis côte à côte, cela donne : 251 milliards cités comme nécessaires, 86 milliards identifiés, dont 43 milliards d’argent public.

Là où l’Europe se tient déjà

Le même rapport cartographie la chaîne de valeur étape par étape, en nommant qui occupe quelle place.

ÉtapeNoms cités dans le rapport
ConceptionÉtats-Unis (Qualcomm, AMD), Taïwan (TSMC)
ÉquipementsUE (ASML), États-Unis (Applied Materials), Japon (Tokyo Electron)
Recherche et développementÉtats-Unis (Intel, NVIDIA, Qualcomm), UE (ASML, IMEC)
Fabrication des plaquettesTaïwan (TSMC), Corée du Sud (Samsung), Chine
Assemblage, test, conditionnementAsie du Sud-Est (Malaisie, Viêt Nam, Chine)
Matières premièresJapon (50 % de l’offre mondiale de plaquettes de silicium)

Le nom de l’Europe apparaît sous équipements et sous recherche et développement. Il n’apparaît pas sous la fabrication des plaquettes. La présentation de la nouvelle proposition par la Commission va dans le même sens : l’UE y reste décrite comme dépendante de pays tiers dans des domaines clés comme la fabrication avancée et la conception de semi-conducteurs.

Les usines de Dresde remplissent l’une de ces cases. Celles où l’Europe est déjà forte sont d’autres cases. Dire « emplois dans les semi-conducteurs » ne suffit donc pas : il faut préciser de quelle case on parle — fabriquer les plaquettes, construire les machines qui les fabriquent, ou concevoir ce qu’on y grave.

Les salaires, ou les frais de fonctionnement ?

Que produire en Europe coûte cher est une phrase familière. Ce qui coûte cher varie selon le pays.

Au second semestre 2025, l’électricité industrielle (consommation annuelle de 2 000 à 20 000 MWh, hors TVA) revenait à 0,1922 €/kWh en Allemagne, 0,1596 dans l’UE et 0,1571 en Belgique. Pour le gaz : 0,0713, 0,0605 et 0,0481. L’Allemagne est au-dessus de la moyenne, la Belgique autour.

La fiscalité du travail va dans l’autre sens. Pour un salarié isolé au salaire moyen, impôts et cotisations représentent 52,5 % du coût du travail en Belgique, 49,3 % en Allemagne et 30,0 % aux États-Unis. Cet argent ne disparaît pas : il paie d’avance la santé, les pensions et l’assurance chômage, qu’aux États-Unis les ménages et les assureurs privés financent en partie séparément.

« L’Europe coûte cher » ne tient donc pas en une phrase. En Allemagne, le poids est du côté de l’électricité ; en Belgique, du côté du travail. Et selon l’usine, l’un ou l’autre décide : l’assemblage à forte main-d’œuvre dépend des salaires, une fab très capitalistique dépend de l’énergie et du taux d’utilisation.

Il manque un endroit où compter

La question posée ici était : quel type de travail reste. En cherchant de quoi y répondre, nous avons buté sur un vide.

Nous n’avons trouvé aucune statistique officielle sur la répartition des métiers dans une usine de puces — combien d’opérateurs, combien de techniciens de maintenance, combien d’ingénieurs. Aucune source ne compte les fabs séparément, en Europe comme ailleurs. Les sommes engagées pour attirer une usine sont inscrites dans document après document ; l’endroit où serait compté le type de travail ainsi créé reste vide.

Il existe la formule de l’entreprise : « 2 000 emplois hautement qualifiés ». Elle ne dit pas ce que font ces 2 000 personnes.

Après la subvention

Intel s’était entendu en 2023 avec le gouvernement allemand pour construire deux usines à Magdebourg, un investissement alors évalué à plus de 30 milliards d’euros. Dans ses résultats du deuxième trimestre 2025, l’entreprise écrit qu’elle n’ira pas plus loin avec les projets prévus en Allemagne et en Pologne, au titre de ses réductions de coûts.

Attirer une usine et la garder sont deux réussites différentes. D’où une question vérifiable : une fois l’aide terminée, l’usine peut-elle financer depuis l’Europe sa génération d’équipements suivante ?

La réponse n’existe pas encore. ESMC vise un démarrage de production fin 2027 ; la nouvelle fab d’Infineon entre en service cet automne. Qui paiera les équipements d’après se verra plus tard.

Ce qu’on peut séparer dès maintenant, c’est l’objectif. On attire une usine pour plusieurs raisons à la fois : créer des emplois, garder la capacité de produire si l’approvisionnement se coupe, conserver à l’intérieur la technologie et les décisions, préserver des recettes fiscales et une économie locale, augmenter la productivité. Ces cinq objectifs ne se confondent pas et ne se mesurent pas avec le même chiffre.

Mesurée aux effectifs, une usine de puces est petite. Mais les effectifs ne sont qu’un objectif sur cinq. Sans dire lequel on mesure, la même usine peut être déclarée réussite ou échec avec la même assurance.

Ce que ce texte n’affirme pas

  • Que les subventions sont un gaspillage
  • Que l’Europe a perdu la course
  • Qu’il faudrait assouplir la réglementation ou baisser les impôts
  • Que l’immigration ou l’automatisation serait la réponse
  • Que ces usines survivront, ou non, à la fin des aides

Ce que nous avons vérifié, et ce que nous n’avons pas pu vérifier

Vérifié

  • ESMC Dresde : plus de 10 milliards d’euros, environ 2 000 emplois directs, 40 000 plaquettes par mois, 28/22 et 16/12 nanomètres — annonce de TSMC
  • Infineon Dresde : 5 milliards d’euros, jusqu’à 1 000 emplois nouveaux — documents de l’entreprise
  • Le Conseil Compétitivité du 24 septembre 2026 a tenu un débat d’orientation et non adopté des conclusions ; la note de la présidence contient la phrase sur l’Europe qui ne peut rester simplement cliente
  • L’objectif de 20 % porte sur la production mondiale en valeur de semi-conducteurs de pointe et durables d’ici 2030 — rapport spécial 12/2025 de la Cour des comptes européenne
  • Les 86 milliards se composent de 43 milliards d’investissements publics et d’un montant équivalent attendu du privé — même rapport
  • La prévision de 11,7 % pour 2030 est celle de la Commission, publiée en juillet 2024 — même rapport
  • L’estimation d’ASML (2022) selon laquelle 20 % exigeraient 264 milliards de dollars, environ 251 milliards d’euros — citée dans le même rapport
  • Dans la carte de la chaîne de valeur du rapport, l’Europe est nommée pour les équipements et la recherche — même rapport
  • La présentation par la Commission de sa proposition du 3 juin 2026 indique que l’UE reste dépendante de pays tiers pour la fabrication avancée et la conception
  • Les résultats d’Intel du deuxième trimestre 2025 indiquent l’abandon des projets allemand et polonais ; l’accord de 2023 portait sur plus de 30 milliards d’euros à Magdebourg
  • Prix industriels de l’électricité et du gaz au second semestre 2025 — notre calcul à partir des données brutes d’Eurostat
  • Part des impôts et cotisations dans le coût du travail en 2025 : Belgique 52,5 %, Allemagne 49,3 %, États-Unis 30,0 %

Non vérifié

  • Le texte de la nouvelle proposition
  • Les domaines prioritaires cités par les ministres
  • La décision d’aide d’État pour Crolles et ses prévisions d’emploi
  • Les statistiques de métiers à l’intérieur des usines de puces
  • L’ampleur de la pénurie de personnel en Europe
  • La division de l’investissement par les effectifs est la nôtre
  • La capacité de ces usines à financer leurs prochains équipements après les aides

Pas encore vérifié

Ce texte n'est pas marqué comme vérifié tant que les points ci-dessous ne sont pas confirmés.

  • Nous n'avons pas pu ouvrir le texte de la proposition de Chips Act 2.0. Seules la phrase figurant sur la page de présentation de la Commission et la date de publication ont été vérifiées.
  • La liste des domaines technologiques prioritaires que les ministres auraient cités le 24 septembre n'a pas pu être confrontée à un document officiel ; elle ne figure donc pas dans ce texte.
  • Nous n'avons pas pu ouvrir la décision d'aide d'État relative au site de Crolles, ni ses prévisions d'emploi.
  • Nous n'avons trouvé aucune statistique officielle sur la répartition des métiers à l'intérieur d'une usine de puces — opérateurs, techniciens, ingénieurs. Aucune source ne compte les fabs séparément, en Europe comme ailleurs.
  • Deux chiffres circulent pour la pénurie de personnel dans les semi-conducteurs, l'un européen, l'autre mondial. Ils ne sont pas comparables : aucun des deux n'est utilisé ici.
  • Diviser l'investissement d'une usine par ses effectifs est notre propre calcul. Il ne figure dans aucun document officiel.
  • Savoir si ces usines financeront elles-mêmes leur prochaine génération d'équipements une fois les aides terminées est hors de portée aujourd'hui : l'échéance n'est pas venue.

Sources

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Comment ce texte a été fait

Le choix du sujet, la prémisse et le jugement sont le fait d'une personne ; la collecte des sources et la rédaction, d'une IA. Ce n'est pas une traduction. Chaque version linguistique est écrite séparément à partir du même document source.