90 milliards d'euros, pour qui ?
Depuis la fermeture du détroit d'Ormuz, l'Europe aurait payé 90 milliards d'euros de plus pour ses combustibles fossiles, selon la présidente de la Commission européenne. Nous avons suivi cet argent : qui l'a payé, quels pays d'origine il a rémunérés, ce qu'il a fait tourner et ce qu'il laisse derrière lui.
La prémisse
Si l’on ne voit dans ces 90 milliards qu’un prix élevé, on passe à côté d’un fait : ceux qui ont payé, ceux qui ont été payés et ce qui a pu continuer à tourner ne se trouvent pas au même endroit.
C’est une hypothèse de travail, pas un verdict. Ce texte ne dit pas que cet argent a été gaspillé, ni qu’on aurait pu l’éviter.
Pas une molécule de plus
Le 16 septembre, devant le Parlement européen, la présidente de la Commission a déclaré :
“Since the start of the conflict, imported fossil fuels have cost us an additional €90 billion, without a single molecule of energy added.”
Autrement dit, l’Europe a payé plus cher sans recevoir davantage d’énergie. D’où une question simple : pour qui, cet argent ? Qui l’a payé, où est-il allé, qu’a-t-il permis de faire tourner, et que reste-t-il ?
D’abord, un ordre de grandeur. En 2025, l’UE a importé pour environ 340 milliards d’euros de combustibles fossiles. Or ni le discours ni les documents diffusés cette semaine-là n’expliquent comment les 90 milliards ont été calculés. Le chiffre dont on connaît la méthode date d’avril. La Commission y évaluait à 24 milliards le surcoût des 52 premiers jours après le début du conflit et la fermeture du détroit d’Ormuz. Une note de bas de page précise le calcul : à volumes d’importation inchangés, l’UE aurait payé environ 51 milliards aux prix d’avant la crise, contre 75 milliards aux prix réels. On fige les quantités et on ne compare que les prix. Fin juillet, le compteur de la Commission atteignait 62 milliards.
Dans ce texte, les 90 milliards restent donc le chiffre de la présidente de la Commission. Les calculs s’appuient sur les montants dont la méthode est publique.
Même gaz, trois factures
Commençons par ceux qui ont reçu la facture.
En Belgique, les prix à la consommation étaient en août supérieurs de 3,97 % à leur niveau d’il y a un an. Pour l’énergie seule, la hausse atteignait 16,47 % : +24,9 % pour le gaz, +33,4 % pour le diesel, +12,1 % pour le mazout de chauffage et +7,8 % pour l’électricité, selon Statbel. Dans l’ensemble de la zone euro, l’énergie coûtait 14,3 % de plus qu’un an plus tôt, d’après l’estimation rapide d’Eurostat.
Mais tous les ménages qui se chauffent au même gaz n’ont pas reçu la même facture au même moment. Les chiffres de la CREG, le régulateur belge de l’énergie, montrent trois situations très différentes.
| Contrat | Ce qui a changé |
|---|---|
| Prix fixe, conclu jusqu’en mars | Pas touché par l’évolution des prix d’avril. Environ 1,3 million de ménages pour l’électricité, 807 000 pour le gaz |
| Prix fixe, conclu en avril | Facture annuelle plus élevée d’environ 7 % pour l’électricité et d’environ 24 % pour le gaz |
| Tarif social | Le gaz devait augmenter de 33,1 % pour juillet-septembre ; un plafond a limité la hausse à 15 % |
Le tarif social est le prix maximal appliqué aux clients protégés. Le plafond n’a pas été créé pour l’occasion : c’est une règle prévue par des arrêtés ministériels de 2020, qui s’est déclenchée. La CREG relève que le gaz de gros est passé de 32,29 € le MWh en février à 46,56 € en mai, et attribue cette hausse à la guerre au Moyen-Orient commencée en mars.
Même été, même gaz. C’est le type de contrat qui a décidé quand le choc arrivait, et avec quelle force.
Ce que les ménages n’ont pas payé n’a pas disparu
Les ménages n’ont pas été les seuls à payer. Début mai, les États membres avaient annoncé 14,5 milliards d’euros de mesures, soit 0,07 % du PIB de l’UE. Prolongées jusqu’à la fin de l’année, elles coûteraient 38,6 milliards, selon la Commission.
Celle-ci précisait aussi que les trois quarts de ce soutien n’étaient pas ciblés : il s’agissait surtout de baisses d’accises sur les carburants ou d’autres taxes indirectes. Le quart restant allait à des publics précis, comme les ménages à bas revenus ou le secteur du transport.
Une baisse de taxe freine la hausse à la pompe. Elle ne fait pas disparaître le surcoût. Ce que l’automobiliste ne paie pas, l’État ne l’encaisse pas. Une partie de la facture est passée au contribuable.
Quels pays d’origine cet argent a-t-il rémunérés ?
Passons à l’autre bout de la chaîne. À partir des statistiques commerciales d’Eurostat, nous avons additionné les importations de l’UE, en provenance de pays tiers, de pétrole brut, de produits pétroliers, de GNL, de gaz par gazoduc et de charbon. Le dernier mois disponible est juillet.
De mars à juillet 2026, ces importations ont coûté 199,9 milliards d’euros, contre 152,2 milliards sur les mêmes mois de 2025 : 47,7 milliards de plus. Ce chiffre n’est pas de même nature que les 90 ou les 24 milliards. Il s’agit de l’écart entre les montants réellement payés, qui mêle hausse des prix et variation des volumes. Les chiffres ne peuvent donc ni s’additionner ni se soustraire.
Ventilée par combustible, la hausse penche nettement d’un côté.
| Combustible | Par rapport à l’an dernier |
|---|---|
| Pétrole brut | +40 milliards € |
| Produits pétroliers | +5,2 milliards € |
| Gaz par gazoduc | +4,1 milliards € |
| Charbon | +0,6 milliard € |
| GNL | −2,3 milliards € |
L’essentiel du surcoût est venu du pétrole brut. Les volumes importés ont augmenté d’environ 5 % en poids, et le prix à la tonne d’environ 39 %. Les ménages ont ressenti le choc sur le gaz et le diesel ; côté importations, c’est le brut qui a le plus pesé.
D’où venait ce brut ? Par pays d’origine, les dépenses ont augmenté de 10,3 milliards pour le brut américain, de 7 milliards pour le brut norvégien et de 4,8 milliards pour le brut kazakh. La Libye, le Brésil et le Guyana ont chacun ajouté environ 3 milliards, l’Arabie saoudite 2 milliards.
Le Golfe, où la crise a éclaté, n’a pas suivi une seule direction. Pour les cinq combustibles réunis, les importations en provenance du Qatar ont reculé de 1,7 milliard, du Koweït de 1,1 milliard, de l’Irak de 0,8 milliard et des Émirats arabes unis de 0,6 milliard. Celles d’Arabie saoudite ont augmenté de 2,9 milliards. Nous n’avons pas cherché à savoir pourquoi.
Une précision s’impose. Les statistiques commerciales indiquent le pays où le combustible a été produit. Elles ne disent pas où se trouve l’entreprise qui a été payée. Ce texte écrit donc que l’Europe a dépensé davantage pour du brut américain, et non que l’argent est parti aux États-Unis. Quant à la Norvège, elle est en Europe mais hors de l’UE. Une partie de la hausse est peut-être restée en Europe sous forme de taxes ou de marges de distribution, mais nous n’avons trouvé aucun chiffre officiel pour la mesurer.
Ce que cet argent a fait tourner
Ces 90 milliards n’ont pas été dépensés pour rien. Le combustible est arrivé, et il a été utilisé.
Selon les statistiques mensuelles d’Eurostat, la consommation de gaz de l’UE de mars à juin est restée quasi stable sur un an : 92,9 milliards de mètres cubes, contre 93,4 milliards. Les livraisons de produits pétroliers ont reculé de 3,8 %. La comparaison n’est corrigée ni de la météo ni de la conjoncture ; nous n’affirmons donc pas que cet argent a permis de tout maintenir. Le constat, plus étroit, tient : les prix ont fortement augmenté, et la consommation n’a guère baissé.
Le combustible est arrivé pendant ces mois-là et a été brûlé pendant ces mois-là. Ce qu’il a apporté a été consommé sur le moment.
Ce qui reste
Une fois brûlé, un combustible ne laisse rien derrière lui. L’hiver prochain, il faudra le racheter. Si le même choc vient du même endroit, la facture reviendra sous la même forme.
C’est ce que visait la présidente de la Commission en parlant d’énergie sans une molécule de plus. Ce qu’aurait laissé la même somme investie dans des centrales ou des réseaux relève de l’hypothèse. Nous ne le chiffrons pas.
Une distinction s’impose ici. Ce texte expose un problème : le combustible se consume, il faut le racheter à l’extérieur, et le même choc revient par le même chemin. Quel remède réduit ce problème — électrification, stockage, sobriété, diversification des fournisseurs ou autre chose — ce texte ne le choisit pas. Coller un remède au problème, c’est donner à qui conteste ce remède l’impression qu’on nie le problème lui-même.
Mises bout à bout, les pièces donnent ce tableau. Les ménages européens ont payé le surcoût, en partie par l’impôt. L’essentiel de la hausse de la facture d’importation tient au prix du pétrole brut, et ce sont les bruts américain, norvégien et kazakh qui ont le plus augmenté. Le combustible acheté a été consommé en une saison. Et une fois brûlé, il n’a laissé aucune capacité nouvelle.
Ce que ce texte n’affirme pas
- Que ces 90 milliards ont été gaspillés, ou qu’on aurait pu les éviter
- Que des pays fournisseurs ou des entreprises ont cherché à en profiter
- Que l’électrification rendrait l’Europe indépendante sur le plan énergétique
- Qu’une source d’énergie en particulier serait la solution
- Ce qu’il faudrait faire — ce texte expose un problème et ne choisit pas de remède
Ce que nous avons vérifié, et ce que nous n’avons pas pu vérifier
Vérifié
- 90 milliards — discours sur l’état de l’Union de la présidente de la Commission, 16 septembre 2026. Ni période, ni référence, ni méthode
- 24 milliards — note de bas de page de la communication COM(2026) 370 : 52 premiers jours, volumes constants, environ 51 milliards aux prix d’avant la crise contre environ 75 milliards aux prix réels. Même document : environ 340 milliards d’importations de combustibles fossiles en 2025
- 62 milliards — DG Énergie : dépenses supplémentaires de mars 2026 à fin juillet
- Inflation belge d’août — 3,97 % au total, énergie 16,47 %, gaz 24,9 %, diesel 33,4 %, mazout de chauffage 12,1 %, électricité 7,8 % (Statbel)
- Inflation de l’énergie dans la zone euro : 14,3 % en août (estimation rapide d’Eurostat)
- Factures selon le type de contrat — constatations de la CREG d’avril 2026 et sa note sur les tarifs sociaux du 3e trimestre 2026
- Mesures des États membres : 14,5 milliards (au 4 mai), 38,6 milliards si prolongées jusqu’à la fin de l’année, dont les trois quarts non ciblés — prévisions de printemps de la DG ECFIN
- Importations par combustible et par pays d’origine — notre calcul à partir des données brutes Comext d’Eurostat (mars-juillet 2026 contre mars-juillet 2025, importations extra-UE)
- Consommation de gaz et livraisons de produits pétroliers — notre calcul à partir des statistiques mensuelles d’Eurostat (mars-juin 2026 contre mars-juin 2025)
Non vérifié
- La méthode de calcul des 90 milliards, et si elle est identique à celle des 24 milliards
- Qui a réellement encaissé l’argent
- La part restée en Europe
- Le lien de cause à effet entre ces importations et le maintien de la consommation
- Qui prend en charge la différence lorsque le tarif social est plafonné
- Les mesures 2026 du gouvernement fédéral belge
- Pourquoi les importations ont augmenté depuis certains pays et baissé depuis d’autres
Pas encore vérifié
Ce texte n'est pas marqué comme vérifié tant que les points ci-dessous ne sont pas confirmés.
- Ni le discours ni les documents officiels publiés la même semaine ne précisent la période, la référence, les combustibles ou la méthode derrière les 90 milliards. Nous n'avons pas pu vérifier que ce montant est calculé comme les 24 milliards, dont la méthode est publiée (52 premiers jours, effet prix à volumes constants).
- Les statistiques commerciales indiquent le pays d'origine du combustible, pas le siège de l'entreprise qui a été payée. Nous n'avons pas pu établir qui a réellement encaissé l'argent.
- Nous n'avons trouvé aucun chiffre officiel sur la part de la hausse restée en Europe (TVA, accises, marges de raffinage et de distribution).
- La comparaison de la consommation n'est corrigée ni des effets météo ni de la conjoncture. Nous n'avons trouvé aucune analyse officielle montrant que ces importations ont permis de maintenir le chauffage et les transports.
- Nous n'avons pas vérifié qui prend en charge la différence lorsque le tarif social belge est plafonné.
- Nous n'avons pas trouvé le texte officiel des mesures énergétiques 2026 du gouvernement fédéral belge ; elles ne figurent donc pas dans cet article.
- Nous n'avons pas cherché pourquoi les importations ont augmenté depuis certains pays et baissé depuis d'autres (routes maritimes, contrats, production).
Corrections
- → version 2 — Le problème et les remèdes ont été séparés. La première version passait directement de « une fois brûlé, un combustible ne laisse rien » à « ce qu'aurait laissé la même somme investie dans des centrales », ce qui pouvait faire lire le texte comme un plaidoyer pour l'électrification. La règle d'édition 6-6 (comment un lecteur peut comprendre le texte) l'a fait apparaître lors d'une relecture des trois versions. Cette version ajoute un paragraphe dans « Ce qui reste » qui sépare le problème des remèdes, et une ligne dans « Ce que ce texte n'affirme pas » précisant qu'il n'en choisit aucun. Aucun fait ni chiffre n'a changé.
Sources
- Présidente de la Commission européenne, discours sur l'état de l'Union (16 septembre 2026)
- Communication de la Commission COM(2026) 370, « AccelerateEU – Energy Union » (22 avril 2026, document du Conseil ST 8482/26)
- Commission européenne, DG Énergie — AccelerateEU
- Eurostat — statistiques du commerce de l'UE (Comext DS-045409)
- Eurostat — estimation rapide de l'inflation dans la zone euro, août 2026
- Eurostat — statistiques mensuelles d'approvisionnement en gaz
- Eurostat — statistiques mensuelles d'approvisionnement en pétrole
- Commission européenne, DG ECFIN — mesures des États membres face au choc des prix de l'énergie de 2026 (prévisions de printemps)
- Statbel — indice des prix à la consommation, août 2026
- CREG — prix de l'énergie pour les ménages, constatations d'avril 2026
- CREG, note (Z)3230 — tarifs sociaux du 3e trimestre 2026 (11 juin 2026)
Lire dans une autre langue
Comment ce texte a été fait
Le choix du sujet, la prémisse et le jugement sont le fait d'une personne ; la collecte des sources et la rédaction, d'une IA. Ce n'est pas une traduction. Chaque version linguistique est écrite séparément à partir du même document source.